Présentation :

Le principe de la commande a le goût du risque. Pour le commanditaire comme pour celui qui accepte le jeu de l’exercice de la figure libre sur thème imposé. Risque, parce que, lorsque l’on choisit un artiste que l’on aime, on se retrouve toujours dans la situation de juger le rendu de la commande à l’aune de sa création antérieure. Et que l’on peut être étonné ou surpris. Parce qu’il arrive parfois qu’un artiste exécute une commande alors qu’il en est à un tournant de son oeuvre ou que le propos du commanditaire n’est pas en totale adéquation avec les fondements de l’expression d’un créateur. La notion de commande relève évidemment du désir et de la confiance. L’acceptation réciproque du risque en fait le piment, comme dans toute aventure amoureuse.
Ceci étant posé, l’excitation du risque prend parfois des dimensions ludiques, des allures de défi amoureux qui s’apparentent aussi à cette alternance d’offres et de reculs, de caprices et de dérobades, de provocations et de disparitions qui sont l’enjeu des corps dans le flamenco le plus pur. Celui qui, dans les « cuevas » de Grenade et loin des flashes des expositions universelles, peut, au-delà des volants tourbillonnants et des cambrures exacerbées, aller jusqu’à de secrètes nudités. Le risque, le jeu et l’enjeu étaient, cette fois-ci, de mêler les approches, de dépasser les étiquettes et de nous laisser aller au plaisir de confronter des points de vue, des techniques, des esthétiques qui, bien  que toutes contemporaines, peuvent apparaître comme contradictoires. Deux seuls points, au-delà de leur talent, unissent le plus grand couturier vivant et un jeune peintre prometteur : ils vivent au même moment sur la planète terre et ont accepté de nous montrer leur vision de la Gitane. C’est dont d’une Gitane prétexte qu’il s’agit. Au-delà de l’hommage que nous souhaitions rendre à Max PONTY, au-delà de l’interrogation que ne peut manquer de provoquer la rare permanence d’une forme à travers le temps. Ce prétexte, avec amitié et complicité, les artistes l’ont saisi au vol et ont joué avec nous pour jouer avec les spectateurs.
Prétexte pour prétexte, la Gitane est devenue une grande coquette. Robe de cocktail ou de plage, chapeaux spectaculaires ou bijoux de somptueuse pacotille, chaussures de gala, sous-vêtements ardents, accessoires emperlousés, elle a revu sa garde-robe et s’est adressée aux meilleurs faiseurs qui ne sont pas les moins drôles… Continuant ses emplettes, elle a acquis un trône à sa mesure, des luminaires qui lui vont bien au teint, un coin télé qui vibre de roses sang, avant de se projeter, en mouvante narcisse, sur les murs de son boudoir pour un tournis sans fin. Puis, cabotine, elle a relevé son jupon et est allée poser pour les peintres, les photographes et les sculpteurs, faisant même une halte chez un héros de la bande dessinée qui l’a reçue poliment. Harassée de tant de rendez-vous, de tant de célébrations et de compliments sur lesquels elle s’interrogeait parfois, fine mouche, elle est rentrée se coucher pour se prépare à affronter la scène, jusqu’à brûler les planches. Flattée, elle a attendu quelque temps avant de regarder l’image d’elle-même que les plus grands lui renvoyaient. Et elle n’a su que penser. A quelques exceptions près, elles reconnaissent bien l’authenticité du style. La permanence des approches, la signature qui lui avait fait choisir un tel plutôt qu’un autre. Mais elle a fini par se demander si, au jeu de l’ego, tous ces artistes étaient plus forts qu’elle. Avec malignité, plaisir et dérision, avec talent hélas, ils étaient nombreux, surtout parmi ceux des « arts plastiques », à l’avoir graffitée, dissimulée, rangée dans un coin, transformée en signe, rendue méconnaissable de couleurs improbables, transportée de son Andalousie natale vers le seul espace de leur monde intérieur. Elle en fut, dans un premier temps, vexée. Elle se sentait traitée comme un objet. Comme un élément rapporté que ces messieurs dames avaient intégré, sans plus, à leur bricolage créatif. Elle se replia alors vers ceux qui l’avaient parée de bijoux, qui avaient soigné ses toilettes et peaufiné son élégance. Mais la Gitane, corps avant tout, est aussi inspiration.
Inspiratrice provocante, elle qui est capable de distiller toutes les composantes du désir d’un balancement de hanches et d’un claquement de talons a regardé plus loin que les apparences. Elle les avait piégés. Elle les avait obligés, tous, à s’organiser autour de son port de tête, autour de la tension de ses bras et de la précision de ses doigts. Elle les avait mis au pas, apprivoisés pour un dialogue dans lequel elle menait la danse. Elle était « La » Gitane. Rassérénée, elle se dit discrète, retournant en ces lieux de guitares éreintées et de châles tendus qui savent apprécier la finesse de sa taille, la rudesse de ses traits, la force de ses mains et de ses chevilles implacables. Elle se réjouit avant de se lancer à nouveau dans le risque du face à face avec son partenaire qu’elle n’aimait point, d’avoir travaillé les désirs des artistes les plus talentueux du moment. Et, heureuse de son anonymat, elle redevint Gitane. Celle dont Lorca a toujours dit la fascination dangereuse. Et, pour toujours.

Christian Caujolle